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- Un ami d'un demi-siècle : Michel ARONDEL (1923-2005)
- par Charles MELCHIOR de MOLENES,
président honoraire de l'Association, docteur d'Etat,
lauréat de l'Académie française et de l'Académie
des sciences morales et politiques
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- Eminente et étonnante personnalité
intellectuelle que celle de Michel ARONDEL (31 janvier 1923 -
8 novembre 2005), agrégé de l'Université,
professeur honoraire de " chaire supérieure
" (comme lui-même se plaisait à l'énoncer)
au lycée Pasteur de Neuilly-sur-Seine. Depuis un demi-siècle,
je le connus presque intimement. Ses parents, voisins de Neuilly
- à Paris, ils habitaient avenue de la Grande Armée
; son père, dont il était fils unique, combattit
en 1914-1918 - le firent scolariser au 21, bd d'Inkermann, depuis
son enfance jusqu'au baccalauréat, obtenu en 1942,
Etablissement récemment fondé, alors, et sans classes
préparatoires.
- Comme maîtres, il y eut, notamment,
l'historien Petiot, en littérature DANIEL-ROPS,
plus tard académicien français, et le philosophe
- très remarquable - Pierre BURGELIN (1905 - 1985),
plus tard en chaire de théologie protestante à
Strasbourg, puis à la Sorbonne. Par son succès
- dès 1ère candidature et au 8ème rang -
au difficile concours de l'agrégation, il couronna de
brillantes études d'histoire et géographie. Vint
ensuite, me narra-t-il, un projet de thèse ès lettres
- sur sujet médiéval, je crois. Mais, finalement,
il renonça , et pour toujours, à ce dessein. Peut-être
- ou bien certainement ?- fut-ce regrettable, car, selon moi,
il eût été, en faculté, un enseignant
de valeur - méticuleux, consciencieux, très informé.
Egalement, eût-il servi utilement la collectivité
s'il eût accédé à l'inspection générale
de l'éducation nationale. Malheureusement, il se disait
(que ce fût, ou non, le motif principal, et le fond de
sa pensée) rétif aux servitudes et fonctions administratives.
Ce qu'il résumait (quant à l'épisode du
doctorat abandonné) spirituellement - et, en son for intérieur,
avec quelque tristesse, sans doute - ainsi:qu'il avait aspiré
à devenir " un historien ". Mais s'aperçut,
progressivement et rapidement, qu'il se limiterait à être
" un professeur d'histoire ". Sa distinction,
parfaitement nette à ses yeux, des deux concepts, prêtait,
me semble-t-il, à discussion. Car peut-on, en cette discipline
(et en géographie, de même, où il enrichit
constamment ses lumières et son expérience du terrain
par maints voyages au loin, cela jusqu'en Afrique du Sud,
en Extrême-Orient, aux Amériques, expéditions
dont il éprouvait une vive fierté, et qu'il affectionnait
d'évoquer) se situer au haut de gamme (ce fut son cas)
des enseignants du secondaire sans être, de pair, indissociablement
" un historien " ?
Lui-même paraissait considérer que oui. Probablement
signifiait-il, par là, que l'authentique et grand historien
(tel que Michel Arondel le voyait) se révèle, et,
dans la postérité, se perpétue par de marquants
chefs-d'uvre : Ainsi les Grecs Hérodote, Thucydide
(que Michel admirait, avec raison), Polybe, les Romains Tite-Live
(1), Salluste, Tacite, les Britanniques Gibbon, Macaulay,
de grands auteurs allemands, Jules Michelet, Fustel de Coulanges,
Ernest Lavisse, Louis Madelin, Jacques Chastenet, etc. Et que
les quelques livres d'Arondel - certes, invariablement bien calibrés
et rédigés - n'étaient, à ses propres
yeux, que des manuels scolaires. Et cela, même si, comme,
souvent, advient à ce genre de volumes quand est bonne
leur qualité, ils étaient consultés plus
attentivement (et de beaucoup) par les maîtres que par
les élèves, majoritairement épris de bandes
dessinées
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- (1) Sur le chroniqueur génial de la
guerre du Péloponèse, Arondel appréciait
et citait, à juste titre, le volume de J. de ROMILLY :
Thucydide et l'impérialisme athénien, et, sur Tite-Live,
la thèse d'H. TAINE dont la publication contribua à
établir la réputation - pour toute sa vie - dudit
TAINE.
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- En ce qui est de ses périples précités
poussés jusqu'aux extrêmités " de la
Terre " (son goût de l'exotisme et de la découverte
spatiale l'eût volontiers porté aux expéditions
inter-sidérales, mais, en sa génération,
ces destinations ne furent pas ouvertes aux touristes !),
il les accomplit, en général, dans le studieux
et confraternel cadre de " l'Association nationale des professeurs
d'histoire et géographie ", dont il fut, activement
et longuement, secrétaire général. Il se
dévoua aussi, dans leur périodique " Historiens
et géographes ", où il recensa quantité
d'ouvrages. Toute sa vie, fort travailleur, et, d'ordinaire,
passionné par ses multiples chantiers. Cela, même
à la section locale (dont il fut administrateur) des décorés
de l'Ordre national du mérite
Agrégé, donc, Michel, débutant en province
comme c'était, alors, coutumier (il ne venait pas des
Ecoles normales supérieures, ni ne passa par la fondation
THIERS, ou l'Ecole française de Rome) fut nommé
au Havre, en 1948, y restant 4 ans. Au lycée principal
de garçons, puisque l'introduction de la mixité
est très postérieure à ce moment. En cette
vaste cité normande,si éprouvée et détruite
par la 2ème guerre mondiale, et, à tant d'égards,
si originale de par tout l'Hexagone (rappelons le beau livre
d'Edouard HERRIOT à ce sujet : La Porte Océane),
ville extraordinaire, qu'illustrèrent, entre autres, deux
futurs présidents de la République : Félix
FAURE et René COTY ; l'industriel cotonnier et ancien
ministre Jules SIEGFRIED, qui en fut maire et - 40 ans durant,
jusqu'à sa mort, en 1922 - parlementaire ; son fils André
SIEGFRIED (2) (1875-1959) - un des plus grands géographes
mondiaux de son époque, dont Arondel estimait, à
juste titre, l'uvre imposante ; l'ancien député
et ministre Pierre COURANT (1899 - 1965), bâtonnier du
barreau local et maire, qui fit tellement pour la reconstruction
de cette ville, et de l'ensemble du pays ;( au Havre, il consacra
un émouvant et instructif petit essai) , et tant d'autres
; en cette " porte océane ", dis-je, Michel
me souligna s'être plu.
Et y avoir eu plusieurs élèves attachants, parfois
exceptionnels : inlassablement, il me citait l'actuel 1er magistrat
du Havre (successeur de Jules Siegfried, Pierre Courant "
et alii "), Antoine RUFENACHT, ancien de l'E.N.A., ex-ministre,
ex-président du conseil régional, longtemps député.
Puis, quand Michel eut chaire au lycée Pasteur, un futur
historien de la Sorbonne, expert réputé des relations
internationales, Georges-Henri SOUTOU. Dont on n'exagérerait
pas en écrivant qu'Arondel mettait, en matière
bibliographique et scientifique, au dessus de tout, les recherches
et publications. En ses débuts d'enseignement, bd d'Inkermann,
il eut aussi, en sa classe, un futur professeur de droit, André
SANTINI, député, ex-ministre, président
du puissant " Syndicat des communes de la banlieue de Paris
pour les eaux ", ex-président de commission au Palais-Bourbon.
- (2) je connus bien en ses vieux jours, l'académicien
André SIEGFRIED, professeur au Collège de France
et président (chronologiquement, le 1er) de la Fondation
nationale des sciences politiques, resté très attaché,
moralement, au Havre, cadre de sa jeunesse. Je fus ami, également,
de Pierre COURANT, très lié à René
Coty et à A. Siegfried. Ce dernier consacra à son
défunt père, Jules SIEGFRIED, importateur de la
fibre textile, un pénétrant ouvrage (qu'Arondel
estimait), révélateur tableau de certaines murs
industrielles d'alors : Cotonnier aux Indes. Jules Siegfried
fut ministre du commerce. Issue de grande famille protestante,
née PUAUX, Mme Jules SIEGFRIED fut une pionnière
du féminisme, militant à des congrès internationaux
en la matière, jusqu'à Washington
Mère
d'André.
- En effet, après ses 4 ans (court
passage, en 82 millésimes d'une vie bien remplie) dans
la Seine-Maritime (dite Inférieure, quand naquit Arondel),
il fut muté à Janson-de-Sailly, de Paris,
rue de la Pompe. Et, au bout d'un an, obtint sa nomination au
bd d'Inkermann. Ce qu'il jugeait lui constituer un légitime
" retour ", quelque 11 ans (en 1953) après avoir
cessé d'y être élève (le cas,
au moins alors, était plutôt rare). Il y resta,
volontairement (refusant tout avancement qui eût comporté
mutation) jusqu'à sa retraite, en 1988. Vers 1966,
il y avait pris la suite - comme professeur en classes préparatoires
- de mon maître et ami, Albert JOURCIN (1901-1999), disparu
presque centenaire, très compétent comme lui, auteur
de plusieurs livres remarqués (3).
Avec Jourcin, très différent d'Arondel, celui-ci
(j'en avais écho par Albert Jourcin
), par des messages
appropriés de Noël, etc., s'attacha à conserver
bonnes relations. Comme avec maints collègues (en 40 ans
de cours, il en eut, on l'imagine, un grand nombre), mais non,
certes, avec tous. Son jugement pénétrant, et documenté,
mais volontiers sévère (un excellent maître
que j'eus à Pasteur, major d'agrégation, ancien
de la rue d'Ulm, collaborateur de l'UNESCO, mort prématurément,
le philosophe Paul JAUME, séparait radicalement l'esprit
critique, qu'il classait positif, et " l'esprit de critique
"), lui inspirait, en privé au moins, sur beaucoup
d'entre eux, des avis passablement rigoureux. Sinon, féroces
(4)
Sur les projets des pouvoirs publics, idées, et idéaux,
quand il les désapprouvait (ou réprouvait ; il
n'aimait pas les litotes et euphémismes), sa sévérité
n'était pas moindre. De la sorte, insistait-il sur la
" démagogie pure et simple " qu'il croyait déceler
dans l'objectif officiel gouvernemental (il y a quelque vingt
ans) de conduire au diplôme de bachelier " 80 % d'une
génération ". Formé par des maîtres
représentatifs de l'ère de la IIIème République
(voire, parfois, des conceptions du XIXème siècle
sur la pédagogie et les hiérarchies sociales),
maîtres auxquels il se voulait strictement fidèle,
Michel était,certes, très sincère. Sa longue
vie
(interrompue par un accident, au volant de sa voiture) durant,
il garda (l'âge, au lieu de l'atténuer, en accroissant
et durcissant plutôt l'intensité) une vue moralement
élevée, mais indiscutablement élitiste,
de ce que devait être, et, selon lui, rester " in
aeternum ", l'enseignement. En outre, il estimait qu'on
se grandissait, et qu'on affirmait l'éclat de sa personnalité,
par un attachement intransigeant à ses propres convictions
Et
qu'on démissionnerait - au figuré - et se compromettrait
avec le Mal, en acceptant, sans protester et lutter, toute concession
sur ces principes et traditions pédagogiques, intangibles
à ses yeux. Ou, même, simplement, sur telle ou telle
application
De même, en matière de notations, de résultats
aux examens, d'attribution des diplômes ouvrant accès
aux postes professionnels (ce qu'au XIXème siècle,
on nommait : " la collation des grades " universitaires),
le fond de sa doctrine était que les élèves
et candidats devaient cadrer - bon gré, mal gré,
" volens, nolens " - avec les normes. Et non l'inverse
Par
instants, et par prudence tactique, Michel ne l'explicitait pas
constamment tel quel, et combien cette abstention était
sage de son fait !
(3) Dont une monographie (dans l'excellente
collection : " Les grandes dynasties ",) sur les Médicis,
de Florence. Plus deux volumes d'histoire générale,
livres non scolaires, etc.
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- (4) Une des cibles - assez nombreuses, à
des degrés variés, d'acuité dans la polémique
- de Michel était Fernand BRAUDEL, de l'Académie
française, professeur au Collège de France. Historien
mondialement réputé qui professa, brièvement,
à Pasteur. Arondel condamnait, globalement et sans réserves,
ses orientations intellectuelles, voire sa personnalité.
Et Braudel n'était pas sa seule " Tête de Turc
" .
- Il participa largement, on le sait, à
l'Association des anciens élèves. Certes,
celle-ci, fondée avant la naissance de Michel, fut très
vivante et présente, déjà, avant 1940, soit
antérieurement au moment où il y coopéra.
Mais, après les tragédies de 1939-1945, ce groupement,
décimé par les combats, les arrestations et déportations,
était, comme tant de choses en France, à reconstituer.
Il la présida, de 1988 à 1996, activement et efficacement,
et aurait, je présume, obtenu réélection
(avec mon plein concours, qu'il savait lui être acquis)
jusqu'à son décès, ou presque, s'il l'eût
souhaité. Plus que septuagénaire en 1996, il désirait,
semble-t-il, reprendre sa liberté, et le fit, avec cette
volonté de fer, et cette entière confiance en soi,
en la validité de ses propres idées, en la pertinence,
voire l'infaillibilité, de ses raisonnements et prévisions,
qui - toute sa vie, sans excepter ses vieux jours - le caractérisèrent.
- Ces aspects de son tempérament
furent un des facteurs essentiels de ses succès, incontestables.
Et, peut-être, aussi, de leurs limites, car une telle attitude
accroissait - on le devine aisément - la masse de ses
adversaires (fussent-ils de simples concurrents), et détermina,
parfois - ou souvent - des inimitiés et des réactions
de rejet (fussent-elles inavouées). Les interlocuteurs,
y compris dans des organismes à décisions collectives,
ne s'inclinent, ni ne s'alignent, toujours, ni nécessairement.
La nature humaine est ce qu'elle est.
En 1989, lors de la célébration des 75 ans du lycée,
il agit et s'exprima utilement. Comme dans le cadre du cycle
de conférences - publiques et gratuites - qui, longtemps,
fut une des réussites majeures de cette Association. Lui-même,
à cette tribune, traita - plusieurs fois, toujours bien
- de ses pérégrinations à l'étranger,
exposés assortis de photographies de son cru, savamment
cadrées. En 1998 encore, et à son initiative, il
nous favorisa de ses jugements sur les 400 ans (5)
de l'Edit de Nantes qu'imposa (au terme de la Renaissance et
du XVIè siècle), Henri IV. Ou, comme l'appelait
Winston CHURCHILL, en son retentissant discours de 1946 à
Zürich, " Henri de Navarre "
Auquel "
Vert Galant ", de même qu'à l'ordonnance de
1598, Michel portait vive estime.
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- Très attaché au 21, bd d'Inkermann
- auquel il tendait, fût-ce inconsciemment, à s'identifier
(comme attaché - ce fut une large fraction de son existence,
et sa résidence de prédilection - , sur d'autres
plans, à sa propriété ancestrale de Pontchartrain,
où, soulignait-il, ses aïeux maternels habitaient,
déjà, sous la Restauration), Michel ARONDEL aura
été, et restera, une exemplaire et marquante figure
dans le passé du principal, et plus ancien, lycée
d'Etat sis à Neuilly-sur-Seine . Où, depuis son
ouverture en 1914 - soit, bientôt, un siècle - furent
formés nombre de membres de l'Institut de France, du Parlement,
des " corps constitués ", et tant d'élus,
morts ou vivants, de la Ville. Y compris son maire actuel.
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- (5) Quatrième centenaire alors célébré
par l'Etat officiellement. Cette Ordonnance célèbre,
injustement oubliée maintenant (Arondel avait raison)
est de 1598, au printemps.
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